Hier soir, la chaîne la plus regardée de France a réuni 2,5 millions de téléspectateurs.

2,5 millions. Pour le leader. En prime time.

Deux chaînes seulement ont dépassé les deux millions de téléspectateurs.

Cinq chaînes seulement ont franchi la barre du million.

Et vous savez combien de téléspectateurs a réunis la chaîne leader de la TNT, hors chaînes historiques ?

376 000 personnes.

Oui, vous avez bien lu. 376 000 téléspectateurs pour être leader de la TNT.

Il y a dix ans, avec une telle audience, une chaîne se retrouvait dans les profondeurs du classement. Hier, elle était première de sa catégorie.

Et le plus inquiétant, c'est que tout cela semble devenu parfaitement normal.

Personne ne s'affole. Personne ne semble paniquer. On continue de publier des communiqués triomphants sur les parts d'audience, les performances sur les cibles commerciales, les records sur les femmes de moins de 50 ans.

Mais pendant ce temps, les téléspectateurs disparaissent.

Pas de quelques milliers. Pas de quelques centaines de milliers.

De plusieurs millions.

Dix millions de téléspectateurs en moins. Et tout va bien ?

Regardons les chiffres.

Le 14 octobre 2016, les 16 chaînes de la TNT cumulaient 21,96 millions de téléspectateurs en prime time.

Cinq ans plus tard, le 14 octobre 2021, elles n'en cumulaient plus que 17,24 millions.

Hier soir, le 14 octobre 2026 : 11,70 millions.

En dix ans, sur ce périmètre, la chute atteint près de 47 %.

Presque la moitié.

Bien sûr, il s'agit de trois soirées différentes, de programmes différents, de jours de semaine différents, et le paysage de la TNT a évolué. Ce n'est pas une vérité absolue de la consommation télévisuelle.

Mais ces chiffres racontent quelque chose. Quelque chose d'immense.

En 2016, Koh-Lanta réunissait 5,4 millions de Français sur TF1. Les Petits Meurtres d'Agatha Christie en attiraient plus de 4 millions sur France 2. NCIS dépassait les 3,2 millions sur M6.

Hier, le leader de la soirée, La France a un incroyable talent, réunissait 2,5 millions de personnes sur M6.

Ce qui faisait autrefois une audience moyenne pour une grande chaîne constitue aujourd'hui une victoire.

Et le plus fou, c'est qu'on célèbre ces victoires.

On fête les 14 % de part d'audience. On se félicite d'avoir battu le concurrent de 100 000 téléspectateurs. On se réjouit d'être leader sur les 25-49 ans.

Mais être premier dans un marché qui s'effondre ne signifie pas que tout va bien.

Être le dernier magasin ouvert dans une rue commerçante désertée ne fait pas de vous un commerçant florissant.

Cela signifie simplement que les autres ont fermé avant vous.

La télévision ne manque pas de téléspectateurs. Elle manque de raisons d'être regardée.

On nous explique que les usages ont changé.

Que les jeunes ne regardent plus la télévision.

Que Netflix, YouTube, TikTok, Prime Video et les plateformes ont tout bouleversé.

C'est vrai.

Évidemment que les usages ont changé. Évidemment que les Français veulent regarder leurs programmes quand ils le souhaitent, sur l'écran de leur choix.

Mais est-ce une raison pour abandonner la télévision traditionnelle ?

Est-ce une raison pour arrêter d'innover ?

Est-ce une raison pour proposer des grilles qui ressemblent de plus en plus à des catalogues de rediffusions, de séries recyclées, de films déjà vus vingt fois et de formats sans ambition ?

À force de considérer le linéaire comme un média du passé, les dirigeants sont peut-être en train d'en faire un média du passé.

C'est tout le problème.

On ne peut pas expliquer aux Français que la télévision est formidable tout en leur proposant chaque soir des programmes auxquels on ne semble plus croire soi-même.

On ne peut pas demander au public d'être fidèle à des chaînes qui ne lui donnent plus rendez-vous.

Parce que c'est cela, la télévision.

Un rendez-vous.

Un événement.

Une envie.

Une promesse.

Pendant des décennies, les chaînes ont su créer cette urgence de regarder. Il fallait être devant son écran à 20h50 parce qu'il allait se passer quelque chose. Parce que tout le monde allait en parler le lendemain.

Aujourd'hui, combien de programmes donnent encore cette impression ?

Combien de soirées sont pensées comme de véritables événements ?

Combien de dirigeants se demandent encore, chaque matin : qu'est-ce qu'on va inventer pour que les Français aient envie d'allumer leur téléviseur ce soir ?

Et les producteurs, on en fait quoi ?

Parce que derrière cette chute des audiences, il y a une autre catastrophe qui se prépare.

Une catastrophe industrielle.

Qui va payer les émissions de demain ?

Qui va financer les nouvelles séries françaises ?

Qui va commander les téléfilms ?

Qui va faire travailler les auteurs, les réalisateurs, les techniciens, les intermittents, les monteurs, les décorateurs, les équipes de tournage ?

Que vont devenir Banijay, Mediawan, Fremantle, Adventure Line Productions, 3e Œil Productions, Elephant, DMLS TV, Satisfaction, ITV Studios France, Endemol France, BBC Studios France, Newen Studios, Studio 89 ou encore Réservoir Prod ?

Que vont devenir les producteurs de divertissement si les chaînes n'ont plus les moyens, ou plus l'envie, de commander des divertissements ?

Que vont devenir les producteurs de flux si les grilles se remplissent de rediffusions ?

Et surtout, que vont devenir les maisons de production indépendantes, celles qui ne disposent pas de la puissance financière d'un grand groupe international ?

Passionfilms, qui produit Capitaine Marleau.

Dalva Productions, derrière Alex Hugo.

DEMD Productions, historiquement liée à Joséphine, ange gardien.

JLA Productions, associée à Camping Paradis.

Boxeur 7, qui a porté Candice Renoir.

Et toutes les autres : les sociétés qui fabriquent les polars régionaux, les comédies familiales, les unitaires de France 2, les fictions de France 3, les séries de TF1, les téléfilms de M6.

Ces entreprises ne vivent pas de belles présentations PowerPoint sur l'avenir de l'audiovisuel.

Elles vivent de commandes.

Une série commandée, ce sont des emplois.

Un téléfilm lancé, ce sont des semaines de tournage.

Une émission renouvelée, ce sont des équipes qui continuent de travailler.

Et lorsqu'une chaîne réduit ses investissements, décale ses décisions ou renonce à un projet, ce ne sont pas simplement quelques cases de grille qui disparaissent.

Ce sont des entreprises qui perdent du chiffre d'affaires. Des salariés qui s'inquiètent. Des intermittents qui ne travaillent plus. Des projets qui meurent avant même d'avoir existé.

Les grands groupes pourront peut-être se diversifier, produire pour les plateformes, vendre à l'international, fusionner, absorber leurs concurrents.

Mais les autres ?

Qui va sauver le tissu de la production audiovisuelle française si ceux qui le financent historiquement décident de regarder ailleurs ?

Netflix est-il devenu le nouveau patron de la télévision française ?

Car pendant que les audiences du linéaire s'effondrent, où regardent les dirigeants ?

Vers les plateformes.

Vers Netflix.

Vers les accords de distribution.

Vers les partenariats B2B, B2C, les synergies, les écosystèmes, les stratégies numériques et tous ces mots merveilleux que l'on entend désormais dans chaque conférence de presse.

TF1 est aujourd'hui disponible sur Netflix.

Une révolution, nous dit-on.

On peut regarder les chaînes de TF1 et les contenus de TF1+ directement dans l'univers Netflix.

Très bien.

Mais posons une question simple.

Depuis quand le salut d'une chaîne de télévision française consiste-t-il à aller chercher ses téléspectateurs chez un concurrent américain ?

Attention, je ne dis pas que cet accord est mauvais. Il peut permettre de toucher de nouveaux publics, de développer la consommation des programmes et de trouver de nouvelles recettes.

Mais est-ce une stratégie de conquête ou une stratégie de survie ?

Est-ce que TF1 va chercher de nouveaux téléspectateurs sur Netflix parce qu'elle est forte ?

Ou parce qu'elle sait que, demain, une partie de ses téléspectateurs n'ira plus naturellement vers elle ?

Et surtout, qui maîtrise désormais la relation avec le public ?

Celui qui fabrique les programmes ?

Celui qui les finance ?

Ou celui qui contrôle l'interface, les recommandations et l'accès aux abonnés ?

Aujourd'hui, Netflix.

Demain, pourquoi pas Paramount, Molotov ou d'autres plateformes ?

À ce rythme, les chaînes françaises risquent de devenir de simples fournisseurs de contenus au sein d'univers qu'elles ne contrôlent plus.

On passe des décennies à construire des marques puissantes pour finalement demander à une autre marque de nous apporter des téléspectateurs.

Il y a quand même de quoi s'interroger.

À force de vouloir tout hybrider, on finit par ne plus savoir ce qu'on vend.

Du linéaire sur les plateformes.

Du délinéaire sur les chaînes.

Des avant-premières numériques.

Des exclusivités temporaires.

Des programmes disponibles partout, tout le temps.

Pourquoi pas ?

Mais à force de vouloir tout mélanger, on oublie une chose essentielle : pourquoi le téléspectateur devrait-il encore regarder une chaîne à une heure précise ?

Si tout est disponible avant, après, ailleurs, autrement, quel est encore l'intérêt du rendez-vous télévisuel ?

Si une fiction est mise en ligne plusieurs jours avant sa diffusion, pourquoi s'étonner qu'une partie du public ne soit plus présente le soir de sa programmation ?

Si l'on diffuse un programme sans promotion, sans événementialisation, sans conviction, pourquoi s'étonner qu'il ne rencontre personne ?

On crée nous-mêmes les conditions de l'affaiblissement du linéaire, puis on utilise cet affaiblissement pour justifier le basculement vers les plateformes.

C'est un cercle vicieux.

Et ce cercle vicieux peut finir par coûter très cher.

Parce qu'un programme qui perd de l'audience perd aussi de sa valeur publicitaire.

Une chaîne qui perd des recettes doit faire des économies.

Et une chaîne qui fait des économies commande moins de programmes, prend moins de risques et investit moins dans la création.

Moins d'investissements, moins de nouveautés.

Moins de nouveautés, moins d'envie.

Moins d'envie, moins de téléspectateurs.

Et on recommence.

Jusqu'à quand ?

Le problème, ce n'est pas seulement Netflix. C'est le manque d'ambition.

Je ne crois pas que les Français aient soudainement décidé de ne plus aimer la télévision.

Je crois qu'ils ont trouvé ailleurs des choses que la télévision ne leur propose plus suffisamment.

De la nouveauté.

De l'audace.

De la liberté.

Des programmes qui surprennent.

Des formats qui osent.

Des histoires qui donnent envie de revenir.

Et pendant ce temps, combien de chaînes continuent de programmer par habitude ?

Combien de cases sont reconduites parce qu'on ne sait pas quoi mettre à la place ?

Combien de projets originaux sont refusés parce qu'ils sont jugés trop risqués ?

L'Arcom a aussi une grande part de responsabilités là-dedans.

A force de tout contrôler, réguler, elle a fini par les museler, et les pousser à ne plus oser.

Combien de producteurs repartent d'un rendez-vous avec cette phrase : "C'est très bien, mais ce n'est pas le moment" ?

À force de ne plus prendre de risques, on finit par prendre le plus grand de tous : celui de devenir inutile.

La politique du plus tard a remplacé celle du tout de suite.

Bien sûr, il reste des succès. Des rendez-vous puissants. Des émissions populaires. Des fictions qui fédèrent. Des événements sportifs capables de réunir des millions de Français.

Et c'est précisément la preuve que la télévision n'est pas morte.

Quand elle a quelque chose à raconter, quand elle crée un événement, quand elle donne envie, les Français répondent encore présents.

Alors pourquoi ne pas s'en donner les moyens plus souvent ?

Pourquoi accepter que le prime time devienne une simple case à remplir ?

Pourquoi consacrer autant d'énergie à inventer de nouvelles façons de distribuer les programmes, et parfois si peu à inventer les programmes eux-mêmes ?

Messieurs et mesdames les dirigeants, quel est votre projet ?

C'est finalement la seule question qui compte.

Quel est votre projet pour la télévision française dans cinq ans ?

Dans dix ans ? Dans vingt ans ? La télé existera-t-elle encore ou l'aurez-vous tuée ?

Est-ce de continuer à réduire les coûts en espérant que les audiences se stabilisent ?

Est-ce de transformer progressivement vos chaînes en vitrines de plateformes ?

Est-ce de faire de vos antennes de simples outils de promotion pour vos services numériques ?

Est-ce de produire moins, mais de distribuer partout ?

Et si c'est cela, dites-le.

Dites-le aux producteurs.

Dites-le aux auteurs.

Dites-le aux techniciens.

Dites-le aux milliers de professionnels qui vivent de cette industrie.

Parce qu'on ne peut pas, d'un côté, leur demander d'inventer la télévision de demain et, de l'autre, leur donner de moins en moins de moyens pour le faire.

Je ne demande pas aux dirigeants de lutter contre Netflix. Ni de refuser les nouveaux usages. Ni de revenir à la télévision de 1995.

Je leur demande de défendre leur métier.

Le métier d'une chaîne de télévision, ce n'est pas uniquement de distribuer des images. C'est de créer de l'envie.

Depuis combien d'années TF1 n'a-t-elle pas lancé, propulsé, créé des animateurs ?

Où sont passés les Dechavanne, Nikos, Arthur d'il y a trente ans ?

Faites émerger des talents.

Prenez des risques.

Commandez des programmes.

Faites vivre une industrie.

Et c'est surtout de donner au public une bonne raison de revenir.

Hier soir, le leader TNT réunissait 376 000 téléspectateurs.

Il y a dix ans, le leader TNT de notre comparaison dépassait 1,19 million.

Ce n'est pas simplement une statistique.

C'est une alerte.

Et si nous continuons à considérer ces chiffres comme une nouvelle normalité, alors il ne faudra pas s'étonner de voir disparaître progressivement des programmes, des sociétés de production et des emplois.

La télévision ne mourra peut-être pas parce que les Français auront cessé de la regarder.

Elle mourra peut-être parce que ceux qui la dirigent auront cessé de croire en elle.

Et pendant qu'ils regarderont Netflix, les téléspectateurs, eux, auront définitivement regardé ailleurs.

Il serait peut-être temps de rallumer la télé. Avant qu'il ne soit trop tard.

Clément