À lire une telle exigence, on pourrait presque imaginer une nouvelle consigne affichée dans les rédactions du service public : "Aucun écart avec la ligne éditoriale de la CGT ne sera toléré. Soit vous traitez l'actualité comme nous l'entendons, soit vous démissionnez." C'est l'impression que peut produire une demande de démission collective motivée par un désaccord sur un reportage.
Et c'est précisément ce qui rend cette affaire si préoccupante. Une organisation syndicale peut alerter sur un traitement journalistique déséquilibré, réclamer des explications ou demander un débat déontologique. Mais lorsqu'elle exige le départ de toute une équipe, elle ne se contente plus de défendre des principes : elle cherche à obtenir une décision sur le maintien en poste de salariés.
La ligne éditoriale n'est pas une convention collective
Il faut rappeler une distinction essentielle. Les syndicats représentent les salariés et défendent leurs intérêts professionnels, ce qui inclut naturellement leur indépendance. Mais cette mission ne leur confère pas un droit de veto général sur les invités, les recrutements ou le traitement de l'actualité. La ligne éditoriale d'un média ne se négocie pas comme un accord sur les salaires.
Une rédaction doit pouvoir discuter de ses choix, dénoncer des erreurs et contester les décisions de sa direction. C'est indispensable à la qualité de l'information. Mais la critique ne doit pas se transformer en pouvoir d'exclusion. Sinon, le risque est de voir les décisions éditoriales dépendre davantage des mobilisations internes que de critères journalistiques clairement établis.
Cette règle doit fonctionner dans tous les sens. Je trouverais tout aussi choquant qu'un syndicat de droite cherche à exclure un éditorialiste de gauche, ou qu'une organisation de gauche tente d'empêcher la présence d'un journaliste conservateur. L'indépendance éditoriale ne peut pas devenir un principe que l'on défend uniquement lorsqu'il protège les opinions que l'on partage.
Des syndicats trop politiques, des directions trop fragiles
Les organisations syndicales ont évidemment des convictions, une histoire et des engagements politiques. Personne ne peut sérieusement leur demander d'être idéologiquement neutres. Mais lorsqu'elles interviennent dans une rédaction, elles doivent distinguer leurs préférences de leur mission de représentation des salariés. C'est précisément cette frontière qui semble devenir de plus en plus floue.
Les directions portent également une responsabilité dans cette évolution. Elles doivent écouter les objections, expliquer leurs décisions et corriger leurs erreurs lorsqu'elles sont établies. Mais elles doivent aussi savoir défendre les choix qu'elles estiment justifiés. Écouter ses salariés est une responsabilité managériale ; leur abandonner les arbitrages éditoriaux en est une autre.
L'affaire Charles Sapin illustre ce risque. Si chaque recrutement contesté se transforme en crise interne, les directions finiront par privilégier les personnalités les moins susceptibles de provoquer une réaction syndicale. Ce serait une manière bien étrange de défendre le pluralisme : ne choisir que ceux dont la présence ne dérange personne.
Qui dirige encore les rédactions ?
Au fond, toutes ces controverses posent la même question : qui décide de ce que les Français entendent à la radio et voient à la télévision ? Les journalistes et les responsables éditoriaux, dans le respect de leurs obligations professionnelles, ou les organisations syndicales, dont la légitimité est réelle mais dont le mandat n'est pas de fixer seules les contenus des antennes ?
Je ne souhaite pas de directions toutes-puissantes, incapables d'entendre leurs rédactions. Mais je refuse également que la défense du pluralisme serve à réclamer l'exclusion de personnalités ou le départ de journalistes dont les choix déplaisent. Protéger l'indépendance de l'information, ce n'est pas remplacer une pression par une autre.
Il était possible de critiquer le reportage de Laurent Delahousse sans demander la démission de son équipe. Il était possible de débattre du recrutement de Charles Sapin sans transformer son arrivée en épreuve de force. Et il est possible de contester les idées d'Eugénie Bastié ou de Sonia Mabrouk sans considérer que leur présence à l'antenne constitue nécessairement une faute.
Les syndicats doivent continuer à défendre les journalistes, leurs droits, leurs conditions de travail et leur indépendance. Mais ils doivent aussi accepter que les rédactions ne leur appartiennent pas et que le pluralisme implique parfois d'entendre des personnalités dont ils ne partagent pas les convictions.
Quant aux directions, elles doivent retrouver le courage d'assumer leurs choix, de les expliquer et de les défendre lorsqu'elles les jugent pertinents. Car à force de céder à chaque contestation, elles risquent de fabriquer des rédactions où la principale qualité recherchée ne sera plus l'indépendance, mais la capacité à ne froisser personne.
Je croyais que les syndicats étaient là pour défendre ceux qui font la télévision. Pas pour décider lesquels ont encore le droit d'en faire.