La politique de l'autruche
Il existe pourtant une autre voie pour les chaînes d'information. LCI a longtemps construit une partie de son identité autour du décryptage, de l'expertise, de l'actualité internationale et de l'analyse approfondie. C'est une approche qui peut parfaitement trouver son public, sans chercher systématiquement à reproduire les codes du débat permanent.
Pourquoi faudrait-il que toutes les chaînes finissent par proposer des plateaux similaires, avec les mêmes sujets, les mêmes affrontements et les mêmes mécanismes de confrontation ?
Pourquoi considérer qu'un échange animé entre quatre éditorialistes est nécessairement plus intéressant qu'un reportage, une enquête ou une interview approfondie ?
Et surtout, pourquoi vouloir transformer des journalistes et des experts en personnages de spectacle si l'on n'est pas prêt à accepter qu'ils puissent parfois se montrer imprévisibles ?
Il ne s'agit pas d'opposer systématiquement l'information factuelle et le débat d'opinion. Les deux ont leur place à la télévision et peuvent même se compléter intelligemment. Mais ils répondent à des logiques différentes, qui doivent être clairement assumées.
Si LCI souhaite privilégier une information factuelle, rigoureuse et distanciée, qu'elle investisse dans ses journalistes, ses correspondants, ses reportages et ses enquêtes. Si elle souhaite développer des émissions de débats, qu'elle le fasse avec des règles explicites, une véritable pluralité d'opinions et des animateurs capables de recadrer les échanges lorsque cela devient nécessaire.
En revanche, qu'elle cesse de présenter la liberté de ton comme un argument commercial si cette liberté disparaît dès qu'elle devient inconfortable.
La liberté de ton n'est pas un habillage d'antenne
Il faut également rappeler une évidence : le fait d'appeler une émission Sans filtre ne dispense ni ses intervenants ni sa direction de leurs responsabilités. Une émission de débats n'est évidemment pas une zone de non-droit, et personne ne devrait pouvoir s'abriter derrière un titre accrocheur pour justifier n'importe quelle déclaration.
Mais la réciproque est tout aussi vraie. On ne peut pas faire de la liberté de ton une promesse centrale de son programme, puis la réduire à une simple formule publicitaire lorsque les échanges deviennent embarrassants.
La véritable difficulté consiste à fixer des limites compréhensibles, à les appliquer de manière cohérente et à distinguer ce qui relève d'une opinion légitime, même brutale, de ce qui constitue une faute éditoriale.
C'est précisément pour cela qu'une direction existe. Son rôle n'est pas seulement d'intervenir une fois la polémique installée, mais de définir en amont les règles du débat, de les faire respecter à l'antenne et de soutenir ses équipes lorsqu'elles agissent dans ce cadre.
À défaut, les éditorialistes finiront par comprendre qu'ils sont invités à être audacieux tant que leur audace ne provoque aucune difficulté pour la chaîne. Et cette forme de liberté conditionnelle risque de produire exactement l'inverse de ce que les dirigeants recherchent : des personnalités de plus en plus prudentes, des débats de plus en plus artificiels et des émissions qui auront conservé les apparences de la confrontation sans en avoir la substance.
Le débat ne devient pas intéressant parce que les gens crient. Il devient intéressant parce qu'ils peuvent exprimer de véritables désaccords, les argumenter et les confronter.
C'est cette liberté-là qu'il faut défendre, et non le droit de dire n'importe quoi.
Monsieur Thuillier, il va falloir choisir
Je ne demande pas à Thierry Thuillier de laisser dire n'importe quoi sur LCI, ni de renoncer à sanctionner des propos qui franchiraient réellement les limites de sa ligne éditoriale. Je lui demande simplement de faire preuve de cohérence entre la télévision qu'il veut proposer aux téléspectateurs et les décisions qu'il prend lorsque cette télévision produit les réactions qu'elle était précisément conçue pour susciter.
Dans le cas d'Isabelle Saporta, je considère que la suspension constitue une mauvaise réponse à une confrontation politique virulente. Je la soutiens sans hésitation aucune. Sa mise en retrait est parfaitement inique, et Thierry Thuillier a commis une faute.
Une chaîne, qui revendique une parole libre, doit savoir distinguer un désaccord politique embarrassant d'un véritable manquement professionnel, et qu'un dirigeant doit parfois accepter de défendre une personnalité même lorsque celle-ci lui complique la vie.
Thierry Thuillier avait la possibilité de rappeler les règles, de demander des explications, de faire revenir les protagonistes sur leurs désaccords ou de défendre publiquement le principe d'une confrontation politique vigoureuse. Il a préféré la suspension.
C'était son droit. Je pense que c'était une erreur.
Car à travers cette décision, c'est toute la promesse éditoriale de Brunet sans filtre qui se trouve interrogée. Que signifie encore ce titre si les intervenants doivent constamment mesurer leurs propos à l'aune des réactions qu'ils pourraient provoquer dans les états-majors politiques ou au sein de la direction ?
Si LCI souhaite proposer des débats maîtrisés, elle en a parfaitement le droit. Si elle préfère revenir à une information plus factuelle, elle dispose de journalistes et de professionnels capables de le faire avec sérieux.
Mais elle ne peut pas indéfiniment promettre aux téléspectateurs une liberté de ton spectaculaire tout en demandant à ceux qui l'incarnent de rester parfaitement inoffensifs.
À force de vouloir faire du CNews sans accepter les risques du débat d'opinion, LCI pourrait bien finir par perdre ce qui faisait sa propre singularité.
Et pendant ce temps, le spectacle des chaînes d'information continuera probablement selon un scénario désormais bien rodé : on recrutera de nouvelles grandes gueules pour faire de l'audience, on s'indignera lorsqu'elles provoqueront une polémique, on affichera sa fermeté en les sanctionnant, puis on relancera la machine dès le lundi suivant.
On recrute des polémistes pour l'audience, on les exclut pour la morale, et on recommence.
Quant à moi, j'ai mon popcorn.